Analyse: quelles grandes tendances impactent le monde du droit ?

Dans le cadre du Village de la Legaltech, nous avons interviewé des acteurs qui participent à structurer l’écosystème qui se crée… Poursuivons avec Marie Bernard  qui animera la séance inaugurale du Village de la Legaltech 2018, et qui nous invite à prendre un temps de réflexion avant l’action…

Quelles grandes tendances impactent selon vous le monde du droit ?

Si on le compare à d’autres marchés globaux de biens et de services, le marché du droit est, dans une large mesure, fragmenté. Fragmentation par profession et par marché (différentes juridictions, différents types de droit …). Néanmoins, d’une façon générale, au cours des cinq dernières années, l’impératif de l’adaptation et du changement a été largement pris en compte – avec des nuances selon les secteurs de ce monde du droit et du chiffre.

Grâce aux efforts cumulés des différents acteurs, privés, institutionnels, associatifs, aussi bien à Paris qu’en région, et en ligne, il est désormais possible de s’informer, d’échanger, voire de collaborer, et ainsi élaborer collectivement des solutions.

Ne nous leurrons cependant pas : devenir familier avec l’innovation juridique n’est qu’un tout premier pas sur le chemin de la transformation. 2030 est un jalon intéressant car il est à la fois lointain (en regard des avancées des cinq dernières années), et à la fois semble raisonnable pour qu’un effet en profondeur, sur l’ensemble de l’écosystème, soit perceptible.

 

Marie Bernard travaille depuis 20 ans dans les services professionnels. Elle a occupé durant plus de 10 ans des fonctions d’encadrement dans l’innovation et le business développement au sein de cabinets d’avocats internationaux. En parallèle, elle a recentré sa pratique sur la mise en œuvre concrète de solutions innovantes. Marie a lancé en 2018 Bleu de Prusse, boutique de service design, en force d’appui pour exécuter les stratégies d’innovation des acteurs du marché, et leur permettre de passer du Blueprint à la création de services et organisations réels et actionnables.

Avant de se projeter en 2030, quel état des lieux fait-on de la transformation digitale en 2018 ?

Pour l’heure, la raquette a encore de larges trous ! D’une part, parce que certaines orientations basiques ne se sont pas aussi généralisées, dans les faits, qu’elles pourraient l’être : utilisation optimisée des modèles de documents, processus intégrés de gestion de dossiers ‘end to end’, partage d’information client pertinente entre les équipes… Lorsque ces fondamentaux au sein d’une structure sont déficients, il est difficile d’imaginer appliquer à grande échelle une couche de sophistication supplémentaire. D’autre part, il faut avoir à l’esprit que les coûts à l’entrée et les freins à la mise en place (réglementaires, évaluation des risques…) sont encore élevés.

Enfin et surtout, nous sommes encore dans une phase de découverte, avec des expériences limitées de produits et services innovants, telle qu’une équipe qui teste un produit pendant quelques semaines, une preuve de concept, un partenariat avec une startup… Les annonces peuvent selon les cas soit préfigurer une stratégie de déploiement à venir, soit, malheureusement servir d’arbre qui cache… le désert.

Alors que l’écosystème gagne en maturité, il va falloir passer aux choses sérieuses, chacun selon ses moyens, ses ambitions, ses ressources. La conférence plénière va être l’occasion d’approfondir ces questions de stratégie(s). Doit-on penser ‘suite de produits’, doit-on penser ‘niveaux de services’ ? Et surtout, comment nos panélistes envisagent-ils le chemin qui les sépare de 2030 ? Je suis convaincue que cette conférence à plusieurs voix sera une source d’inspiration vraiment concrète pour nous tous.

 

Quelles sont les dynamiques de changement, et en quoi la plénière d’ouverture aide-t-elle à trouver ce qui fait sens pour anticiper l’Horizon 2030 ?

En préparant cette session d’ouverture, nous avons réalisé que deux dynamiques principales étaient à l’œuvre. D’une part, l’innovation collaborative, l’open innovation, a été pratiquée, quelquefois de manière spontanée, voire un peu désordonnée, avec un avantage immense avéré pour une partie de l’écosystème qui est montée dans ce train. A ce stade en effet, il est difficile de voir la transformation digitale comme un jeu à somme nulle (si un acteur gagne, son concurrent perd). L’écosystème fait évoluer ses standards, identifie et comble des vides juridiques, les modes de financement se mettent en place.

D’autre part, la transformation digitale permet graduellement une différentiation de certains acteurs, par un gain de productivité, de qualité, une diminution des erreurs, des coûts… Les promesses sont mieux identifiées et concrètes, mais, fin 2018, elles restent effectivement largement à l’état de promesse.

Pour ouvrir le Village de la Legal Tech, nous avons souhaité mettre en perspective la richesse inouïe de l’écosystème du droit français avec lequel les visiteurs vont pouvoir interagir au cours de ces deux jours intenses.  La session d’ouverture vise donc à donner des clés pour que chacun puisse préparer sa visite en se positionnant par rapport à ses objectifs : bénéficier de la mise en place des nouveaux standards pour ‘coller au peloton’, prendre l’aspiration pour doubler les concurrents… sans oublier que pour être toujours dans la course à l’horizon 2030, une vraie réflexion sur la mobilisation de ressources humaines et financières s’impose. On le voit, il n’y a pas de scénario unique, et nous comptons sur l’interaction avec le panel et le public de la plénière d’ouverture pour enrichir cette séance de prospective.