Interview structurant: 3 besoins, 3 tendances pour la Legaltech…

Dans le cadre du Village de la Legaltech, nous avons interviewé des acteurs qui participent à structurer l’écosystème qui se crée… Poursuivons avec Fabien Girard de Barros, Lexbase.

Quel est votre regard sur les mutations en cours, quelles principales tendances sont à noter selon vous ?

Première tendance, un besoin d’intelligibilité : c’est le développement du legal design, cette manière de retranscrire le droit avec une approche friendly et pédagogique, et ce même pour les professionnels, car on ne peut pas être expert sur tout et qu’il faut trouver les bonnes clés de la connaissance. Ce legal design intéresse aussi la tech, parce que les services d’information/formation/modélisation d’actes juridiques sont impactés par une exigence d’intuitivité immédiate et l’implémentation renforcée de l’expérience utilisateur.

Deuxième tendance, un besoin de globalisation : c’est le développement de l’algorithmie juridique, cette manière d’analyser l’activité contentieuse d’un point de vue macro-statistique. C’est une approche en aucun cas autonome, puisque ce n’est qu’une brique de la réflexion stratégique (conseil ou contentieux) à soumettre à l’interprétation doctrinale et à celle du professionnel du droit. Mais c’est une tendance lourde, car il y a un besoin de replacer sa réflexion, parfois sa prise de risque juridique dans une globalité pour prendre position et conforter des choix stratégiques.

Troisième tendance, le besoin d’expertise : les professionnels courent aussi derrière toujours plus d’expertise juridique, de précision. Les pures legaltech offrent certes des services à forte valeur ajoutée, mais elles se basent toute sur la seule IA. Or, si la justice a besoin d’outils pour gagner en efficacité, elle ne doit en aucun cas devenir une justice-outil. C’est pourquoi la contextualisation, l’interprétation et l’analyse restent fondamentales. Et aujourd’hui, l’IA ne permet pas d’atteindre un degré d’expertise suffisant pour se passer de l’Homme, et plus particulièrement du professionnel juridique.

 

Diplômé en droit des finances publiques et fiscalité de l’Université Paris II-Panthéon Assas et après avoir fait ses armes dans un cabinet d’avocat en qualité de fiscaliste, Fabien Girard de Barros a rejoint le projet de la start-up Lexbase en 2001, avec pour ambition de digitaliser l’édition juridique. Directeur de la rédaction en 2002, il a souhaité adapter la Doctrine à la réactivité commandée par les nouveaux médias et aux nouvelles fonctionnalités offertes par les technologies de recherche et de mise en relation des datas. En 2004, il ouvre un département e-learning pour disrupter la formation professionnelle des juristes et offrir un service de formation en continue, expert et adapté à leurs attentes. En 2007, il devient Directeur général de Lexbase avec comme ambition de faire définitivement entrer l’édition juridique dans le monde du web (e-commerce, webradio, solutions juridiques instantanées, legal design, algorithmie et statistique juridiques…).

Quelles sont les professions du Droit ou les types de professionnels qui seront les plus immédiatement concernés par la transformation que nous vivons ?

A priori, je dirais que toute personne qui a un besoin juridique est concernée ; qu’elle soit justiciable ou professionnelle. En effet, ces mutations touchent tous les aspects de l’appréhension du droit. Par conséquent, les mutations initiées ou accompagnées par les legaltech pour les professionnels du droit et celles pour les non professionnels sont de nature identique.

En revanche, elles sont toutes d’une intensité et d’une impériosité différentes.

L’avocat est en première ligne parce qu’il doit, lui, gérer tous les aspects et les implications de cette mutation en même temps ; mais bien entendu les juristes d’entreprise, les assureurs, les magistrats, les notaires ne sont pas en reste. A minima, la relation client oblige de réformer les modèles traditionnels, tout simplement parce que la connectivité et l’instantanéité sont partout, pour tout et pour tous dans notre quotidien.

Mais, il est clair que c’est aux legaltech de faire preuve de pédagogie et d’accompagner la mutation pour que les transitions soient les plus douces possible et pour que l’on ne revive pas une stérile querelle des Anciens et des Modernes.

 

Quelle place l’anticipation facilitée par la technologie (par la justice quantitative et les statistiques) peut-elle prendre demain ?

D’abord, la place que les professionnels du droit, et essentiellement les magistrats et les avocats, voudront bien lui donner ! Si les magistrats ne voient pas d’utilité dans ce genre de service d’analyse macro-contentieuse, ils ne faciliteront pas l’open data des décisions de justice ; ce qui hypothéquera l’avenir de services statistiques fondés sur la masse et la variété jurisprudentielles. Dans le même sens, si les avocats n’intègrent pas l’usage de ces services dans leur pratique professionnelle pour enrichir, corriger, améliorer l’algorithme, alors leur développement se fera à trop petits pas pour permettre les investissements importants qu’il faut déployer pour arriver à des résultats fiables et satisfaisants.

Ensuite, il faut bannir tout idée de prédictivité, voire d’anticipation. En effet, au mieux la statistique juridique permet de visualiser des tendances lourdes… seulement en analysant le contentieux passé. On n’est pas à l’abri d’une modification d’interprétation d’une norme ; d’une modification de la politique judiciaire (action publique, « barémisation » des indemnités) ou des cours elles-mêmes (spécialisation, modes alternatifs de règlement des différends, jugements de circonstances -oui cela arrive !). Donc, au mieux ces services permettent de préparer, de conforter ou d’aiguiller une stratégie de conseil ou contentieuse ; bref de préparer l’avenir, et non de le prédire.